Financer l’art autrement

Après une décennie de réduction du financement fédéral du milieu des arts sous Stephen Harper, et malgré la politique d’austérité du gouvernement Couillard, le secteur des arts peut enfin espérer une amélioration de sa situation. Le gouvernement de Justin Trudeau a en effet déposé, le 22 mars dernier, le budget fédéral des cinq prochaines années, dans lequel il annonce 1,9 milliards d’investissements dans le secteur des arts et de la culture.

« Il reste cependant très difficile d’obtenir des subventions quand on commence un projet artistique, tempère Arthur Gaillard, directeur de la programmation du festival d’art Chromatic. Il faut avoir une certain notoriété, un certain bagage derrière soi pour y accéder. »

Au niveau de l’artiste canadien moyen, les choses ne sont pas plus simples. D’après une étude de la firme Hill Strategies Research basée sur les chiffres du Recensement du Canada de 2006, le revenu médian des artistes canadiens est d’environ 12 900$ par année, soit 52% de moins que ce que gagne le travailleur canadien moyen.

Les galeries d’art restent à ce jour la première source de revenus des artistes, et cela peut poser problème. « Il faut être sociable et avoir le sens des affaires pour parvenir à être exposé dans une galerie, note Adam Rutledge, directeur de la création pour l’organisation d’exposition Centerfold. Un artiste introverti, peu à l’aise en société, va avoir du mal à entrer dans une galerie et vendre ses œuvres. »

Centerfold VII

Pop-up exhibition Centerfold VII – Photo : Anna Grigorian.

Une situation que la révolution numérique vient encore compliquer. Alors que tout le monde peut s’autodiffuser, il devient aisé pour quiconque le souhaite de faire connaître son travail sur le Web. Mais cela implique pour les artistes une compétition plus féroce au sein d’un marché saturé. « On doit se concentrer beaucoup plus qu’avant sur la documentation en ligne de son travail pour le faire voyager et le faire voir, souligne Arthur Gaillard. Il est aussi possible d’intégrer les beaux-arts beaucoup plus facilement, d’être graphiste ou designer et artiste en même temps… en somme, l’art s’est largement démocratisé. »

Au secours des artistes

Pour aider les artistes à surmonter ces difficultés et pour promouvoir l’art, plusieurs initiatives sont nées. C’est notamment la mission que s’est donnée Centerfold, l’organisme auquel appartient Adam Rutledge. Fondée il y a un an par quatre étudiants montréalais, l’organisation a jusqu’ici tenu sept expositions temporaires destinées à amasser des fonds pour les artistes exposés.

La formule est simple. Après avoir lancé un appel à dossier, l’équipe retient une douzaine d’œuvres pour l’exposition. L’intégralité des revenus des ventes d’œuvres, ainsi que les revenus générés par l’événement (entrées, consommations, etc.), sont ensuite reversés aux artistes, tandis que Centerfold ne prélève que les fonds nécessaires à son fonctionnement. Plus de 4 500$ ont ainsi été réunis pour les artistes exposés par l’organisme.

Des projets à plus grande échelle ont aussi été mis en place. Chromatic, le festival pour lequel travaille Arthur Gaillard, rassemble ainsi environ 150 artistes et a attiré près de 25 000 festivaliers pour son édition 2015. Le mode de fonctionnement est essentiellement le même que celui de Centerfold, toutefois, Chromatic bénéficie de subventions gouvernementales et de l’aide de mécènes du milieu des arts.

Centerfold VII

Pop-up exhibition Centerfold VII – Photo : Anna Grigorian.

Un atout de taille du festival est aussi d’être lié à l’entreprise MASSIVart, qui injecte des fonds dans le festival lorsque c’est nécessaire. Si Chromatic vise uniquement à faire rayonner l’art, MASSIVart est une entreprise à but lucratif, qui offre des services de création de contenu artistique pour des clients corporatifs. Elle a cependant la particularité de ne faire appel qu’à des artistes – issus du même réseau que ceux de Chromatic – pour créer des œuvres ou des installations pour ses clients. C’est l’occasion pour ces artistes d’engranger des revenus, mais aussi de se faire connaître.

Centerfold et Chromatic ne sont néanmoins que deux initiatives parmi de nombreuses autres. À Montréal seulement, on dénombre près d’une dizaine de projets du même type. Pour Arthur Gaillard, la ville est internationalement reconnue comme un point névralgique du milieu des arts. « En Europe, aux États-Unis, tout le monde parle de Montréal, soutient-il. Est-ce un effet de mode? Je ne sais pas, mais ce qui est certain, c’est qu’en ce moment il y a une réelle effervescence, des gens qui font un travail remarquable. »

Pourtant, à en croire Adam Rutledge, il reste encore beaucoup à faire. « Pour la dernière édition de Centerfold, nous avons eu plus de 300 soumissions et de plus en plus de gens viennent à nos événements, explique-t-il. Cela montre qu’il y a une communauté dynamique et que les gens se soucient bel et bien de l’art. Or, il y a tellement de potentiel ici, tellement d’opportunités, qu’il faut s’efforcer d’exploiter cela davantage. »

Écrit par Manuel Ausloos-Lalanda.

Photo de couverture : Pop-up exhibition Centerfold VII – Photo : Anna Grigorian


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