Hiroshima : 70 ans depuis l’horreur

Il est 8h15. Alors que Hiroshima s’éveille à peine, un bombardier américain B-29 fend le ciel clair. L’avion, baptisé Enola Gay, largue sur la ville Little Boy, une bombe à uranium de 16 kilotonnes – l’équivalent de 16 000 tonnes de TNT.

Little Boy explose à 600 mètres du sol et la température à l’hypocentre grimpe jusqu’à 1 million de degrés celsius. 75 000 personnes meurent sur le champ, 50 000 autres mourront des suites de leur irradiation ou de leurs blessures.

C’était le 6 août 1945, il y a soixante-dix ans aujourd’hui.

Ce jeudi 6 août 2015 au matin, les cloches d’Hiroshima ont sonné à l’heure de l’impact et plusieurs dizaines de milliers de personnes étaient réunies pour la commémoration du désastre.

L'Enola Gay et son équipage, avec le pilote, Paul Tibbets, au centre - US government, via Wikimedia Commons

L’Enola Gay et son équipage, avec le pilote, le colonel Paul Tibbets, au centre – US government [Domaine public], via Wikimedia Commons

Au moment des événements, la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin. L’Allemagne nazie à bout de souffle a déjà capitulé depuis presque 3 mois, en début mai 1945. L’Empire du soleil levant, comme on appelle encore parfois le Japon, continue seul la guerre contre les Alliés.

Les troupes impériales essuient de lourdes pertes et reculent. La Chine, la Corée et Taïwan sont libérés et les forces alliées se rapprochent de plus en plus du Japon, qui ne contrôle plus alors que les quatre grandes îles de l’archipel, ainsi que quelques îles peu éloignées des côtes nippones.

Le 26 juillet, les puissances alliées (États-Unis, URSS et Royaume-Uni) réunies à Potsdam en Allemagne, lancent un ultimatum au Japon. Malgré cela, l’Empire refuse de se rendre et prépare une lutte à mort sur son territoire national.

Une décision nécessaire?

Aujourd’hui encore, il existe un débat qui divise toujours, quant à savoir si les États-Unis n’auraient pas pu éviter d’user d’une arme aussi dévastatrice. Certains soutiennent la décision des Américains, comme l’historien Robert P. Newman (voir Truman and the Hiroshima Cult, 1995), et défendent que le Japon aurait encore combattu pendant des mois, avant de se trouver vidé de ses forces. Selon eux, ces mois auraient été très meurtriers pour les civils comme les militaires, en plus de s’avérer très coûteux et plus destructeurs que l’effet combiné des deux bombes.

C’est en plus sans compter que le peuple américain est las de la guerre. Avec l’approche des élections de 1948, le président Truman veut en finir. Et il est vrai que le Japon s’est gagné, pendant la Seconde Guerre mondiale, une réputation d’adversaire acharné, avec entre autres les fameux kamikazes et des tactiques de combat qui n’admettaient souvent pas la retraite.

Il faut aussi savoir qu’il existe encore au Japon, en 1945, un courant militariste vigoureux. Ce sont ces mêmes militaristes qui ont motivé les politiques belliqueuses du Japon dans les années 1930, ainsi que son entrée en guerre aux côtés des forces de l’Axe. Ils ont encore, à l’été 1945, une influence politique considérable au Japon et refusent l’idée de capituler.

La bombe Little Boy, avant son chargement dans l'Enola Bay (la porte de la soute est visible, en haut à droite) - US government, via Wikimedia Commons

La bombe Little Boy, avant son chargement dans l’Enola Bay (la porte de la soute est visible, en haut à droite) – US government [Domaine public], via Wikimedia Commons

À l’instar de Martin J. Sherwin (voir A World Destroyed : Hiroshima and Its Legacies, 1975), d’autres défendent que les Américains n’avaient pas besoin d’aller jusque-là. Ils allèguent que le Japon n’était pas cet ennemi irréductible, fanatique, pour lequel on voulait bien le prendre. Le déchiffrement de télégrammes japonais interceptés fin juillet 1945, révèle en effet que le Japon étudiait sérieusement l’idée d’une reddition. L’entrée en guerre de l’URSS contre l’Empire, prévue pour le 8 août, aurait débordé les troupes nippones, déjà considérablement affaiblies.

De plus, les Américains bombardent copieusement Tokyo entre mars et mai 1945. Lors de raids nocturnes, des milliers de bombes incendiaires sont larguées. Ces bombes font des ravages et brûlent des quartiers entiers de la ville, car les maisons tokyoïtes de l’époque sont surtout bâties en bois. On estime que près de 100 000 personnes meurent dans les incendies, pendant cette campagne de bombardements intensifs. Un sort qui rappelle ce qu’ont subit plusieurs villes allemandes, comme Dresde ou Hambourg, victimes de la tactique de démoralisation prônée par les Alliés.

Plusieurs historiens défendent en outre que la population japonaise était exténuée par la guerre; prête à se rendre. Pourquoi ne pas l’avoir fait? Dans l’ultimatum du 26 juillet, l’une des conditions de la reddition japonaise était l’abdication de leur empereur, Hirohito. Mais il faut comprendre que, pour les japonais de l’époque, l’empereur incarne un symbole sacré de la nation. Plus encore que cela, il est à leurs yeux un demi-dieu et l’on ne peut se résoudre à le renier.

Certains arguent même que cette clause de l’ultimatum n’était en fait là que pour s’assurer que les japonais ne capitulent pas, de sorte que les Américains puissent utiliser leur toute nouvelle arme et montrer au monde leur puissance, tout particulièrement à l’Union soviétique, dont on pressentait qu’elle serait l’ennemi de demain.

Le panache de fumée de l'explosion d'Hiroshima, qui s'élève jusqu'à 12 000 mètres d'altitude - Photo prise par le tireur arrière de l'Enola Gay, le Sgt. George R. Caron [Domaine public], via Wikimedia Commons

Le panache de fumée de l’explosion de Hiroshima, qui s’élève jusqu’à 12 000 mètres d’altitude. C’est en voyant cela, que le capitaine Lewis, membre de l’équipage du Enola Gay, lâche : «Mon Dieu, qu’avons-nous fait?» – Photo prise par le tireur arrière de l’Enola Gay, le Sgt. George R. Caron [Domaine public], via Wikimedia Commons

Quoiqu’il en soit, après Hiroshima, c’est au tour de la ville portuaire de Nagasaki de voir s’abattre sur elle le feu nucléaire, le 9 août. 74 000 personnes meurent cette fois-ci et le Japon dépose les armes le 15 août. La paix est officiellement entérinée le 2 septembre, avec les Actes de capitulation du Japon.

Au total, les deux bombes ont tué plus de 210 000 personnes, sans compter les multiples leucémies et cancers qui se déclarent dans les décennies qui suivent le drame. Les bombardements laissent en outre des villes presque complètement rasées. Hiroshima a par exemple vu près de 70% de ses structures être détruites.

Une mémoire traumatisée

L’héritage de ces événements tragiques, ce sont d’abord des marques profondes dans la conscience du peuple japonais. De la guerre, est sorti un très robuste mouvement pacifiste, opposé à une nouvelle guerre et, bien sûr, à l’usage d’armes atomiques. Le premier ministre actuel du Japon, Shinzō Abe, un conservateur du Parti libéral-démocrate, cherche depuis longtemps à réviser la constitution japonaise, écrite après la guerre sous supervision américaine. Il veut permettre à son pays, qui se contente jusqu’ici de forces réduites, les Forces japonaises d’autodéfense, de se constituer une vraie armée, ce qui pour l’instant est constitutionnellement interdit.

Pourtant, M. Abe se heurte à la résistance de très nombreux japonais, qui sont toujours aujourd’hui fondamentalement opposés à la guerre, malgré les politiques de plus en plus agressives et inquiétantes du voisin chinois. Pour ne citer qu’un exemple actuel de ce courant pacifiste, Hayao Myazaki, réalisateur japonais de films d’animation que l’on décrit parfois comme le « Disney japonais », passe un message anti-guerre très fort dans des films comme Nausicaä de la vallée du vent (1984), Porco Rosso (1992) ou encore le très connu Princesse Mononoké (1997).

Le dôme de Genbaku, à l'origine le Palais d’exposition industrielle du département de Hiroshima, un peu plus d'un mois après le bombardement - Shigeo Hayashi [Domaine public], via Wikimedia Commons

Le dôme de Genbaku, à l’origine le Palais d’exposition industrielle du département de Hiroshima, un peu plus d’un mois après le bombardement – Shigeo Hayashi [Domaine public], via Wikimedia Commons

À Hiroshima, on a conservé tel quel le dôme de Genbaku, un bâtiment dont la structure a résisté à l’explosion et qui reste depuis un symbole de la dévastation qu’a engendré la bombe. On a d’ailleurs fait de l’édifice un mémorial de la paix. Il y a aussi encore aujourd’hui dans la ville, deux tramways toujours en service datant de l’époque. Les tramways ont de fait très vite recommencé à fonctionner après l’explosion et sont devenus des symboles de la reconstruction, du retour de la vie.

Il y a encore aujourd’hui, au Japon, environ 183 000 hibakusha, les «victimes de la bombe» en japonais. Ces gens, âgés maintenant de 80 ans en moyenne, sont des rappels vivants de l’horreur atomique. Ils sont les derniers à avoir vu de leurs yeux la violence inouïe de la bombe A.

Avec en mémoire les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, on comprend sans peine la peur terrible que l’on avait, pendant la Guerre Froide, qu’une guerre atomique éclate. Le monde a été choqué et fasciné par les événements d’août 1945 et l’empreinte est restée profonde dans les esprits.

À ce jour, Hiroshima et Nagasaki restent les seuls usages d’armes atomiques en temps de guerre et le seul événement de ce type dans l’histoire humaine.

Le dos d'une hibakusha, en 1948. Ses brûlures suivent le motif du kimono qu'elle portait le jour du cataclysme, les parties sombres ont attiré et concentré les radiations, alors que les claires les ont reflétées, protégeant ainsi la peau - U.S. National Archives and Records Administration [Domaine pubic], via Wikimedia Commons

Le dos d’une hibakusha, en 1948. Ses brûlures suivent le motif du kimono qu’elle portait le jour du cataclysme. Les parties sombres ont attiré et concentré les radiations, alors que les claires les ont reflétées, protégeant ainsi la peau – U.S. National Archives and Records Administration [Domaine pubic], via Wikimedia Commons

Si la Deuxième Guerre mondiale vous intéresse, lisez un article du même auteur sur le siège de Léningrad, actuelle Saint-Pétersbourg, qui a duré de 1941 à 1944.

Écrit par Manuel Ausloos-Lalanda.


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