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La métaphonie de l’écoute musicale

La métaphonie de l’écoute musicale

« Nous avons tendance à appeler barbare tout ce qui s’éloigne largement de nos propres goûts et de notre compréhension, mais c’est pour voir aussitôt le même reproche retourné contre nous […] La plus grande arrogance, la plus grande suffisance finit par s’étonner en observant une égale assurance de tous les côtés et, finalement, hésite, au sein d’un tel conflit de sentiments, à se prononcer positivement en sa propre faveur. »

— David Hume, Sur la règle du goût (1757)

L’écoute musicale laisse entendre un panorama de participations : du dévouement appréciatif de l’audiophile jusqu’au flair nonchalant des noctambules. Du reste, seul face à mes dispositions lacunaires, il est illusoire, même impossible de brosser un juste portait du spectre musical dans toute son étendue. Voici donc une esquisse actuelle de ses trois traits de premier de plan.

La polarité de la musique populaire au goût contemporain

Hormis la chanson et la composition « populaire » qui, selon certains, remonte à l’époque médiévale, deux pôles d’attractivité font équilibre à la tendance actuelle : le hip-hop et la musique électronique. Non pas en corrélation immédiate, mais bien en filiation, ces deux genres musicaux partagent des conditions d’accès à la popularité apparentées. J’entends encore l’acouphène des contestations qu’un tel débat a suscité. Or, les faits historiques, sociaux et technologiques font bel et bien écho aux vestiges de leurs origines communes.

Une décennie avant la fin de la guerre froide, les États-Unis se sont vus devenir le double foyer du hip-hop et de la musique électronique tels qu’on les entend aujourd’hui. Au rythme de leur forme dominante, respectivement le rap et la house, ces deux genres n’ont jamais cessé, depuis leur baptême sur la scène américaine, d’être joués par les DJ dans les bars et sur les pistes de danse.

Ces baptêmes en question sont, pour le premier, la chanson Rapper’s Delight (1979) de The Sugarhill Gang et, pour le second, On and On (1984) de Jesse Saunders (mention très spéciale à Your Love [1989] de Frankie Knuckles). D’ailleurs, il ne va pas sans mentionner l’importance fondamentale de la population afro-américaine pour le rap (old-school hip hop) et la house. Certains de  leurs successeurs, à savoir le trap et l’EDM, ont également bénéficié, a posteriori, du legs technologique de cette époque. De manière tout à fait comparable pour ces deux sous-genres, la boîte à rythmes Roland TR-808 est certainement l’exemple le plus iconique de leur filiation. En résumé, le hip-hop et la musique électronique sont tributaires d’avancements technologiques analogues, ainsi que des communautés américaines ostracisées (noires, homosexuelles et latinos), historiquement comme socialement.

La technologie et le goût d’autrefois

Autrefois commode et aujourd’hui prise pour acquise, la possibilité d’emporter sa musique rehausse nos vies depuis la XXIe génération. C’est au terme « XXIe génération » que j’ai recours, et non au siècle, car les premiers à avoir vécu l’expérience de la musique portable sont nés avant l’an 2000. La vente des cassettes compactes, grâce au récent Walkman, a effectivement dépassé celle des vinyles pour la première fois en 1983. Partant de l’invention du phonographe en 1877 par Thomas Edison, jusqu’à la consécration du iPod en 2001, on en est enfin arrivé aux progrès techniques de la consommation musicale de notre temps. Toujours est-il, qu’ici et maintenant, l’intérêt est de prolonger cette rétrospective vers notre rapport instantané et quasi intime avec la plateforme inédite du XXIe siècle : le streaming.

Si vous désirez en apprendre davantage sur l’évolution de la consommation musicale déclinée plus haut, Dann Albright a rédigé un article à ce sujet.

Dans son essai Sur la règle du goût (1757), le philosophe écossais David Hume distingue deux conceptions du sens commun au sujet du goût. Lorsqu’il en vient au streaming et à tous ceux qui en font l’usage quotidien, que ce soit avec les oreillettes emblématiques d’Apple, qu’avec un casque d’écoute dernier cri, on perçoit encore et toujours ces deux proverbes de part et d’autre des écouteurs : 1) le goût est un sentiment subjectif, donc à chacun son goût et 2) tous les goûts ne se valent pas, donc il est naturel de chercher une norme du goût.

Le streaming et les étendards du goût

À compter du moment où l’on sait précisément ce dont on a envie d’écouter, les répertoires virtuellement sans fond des plateformes de streaming telles que Spotify, Soundcloud, YouTube, Pandora et Deezer répondent au premier proverbe avec brio. Il faut néanmoins avoir une idée de ce qu’on veut écouter. Pour ceux qui préfèrent personnaliser leur expérience musicale au-delà d’un genre sans pour autant être prêt à y consacrer plusieurs heures de recherches, les plus récentes fonctionnalités de ces sites ou applications deviennent franchement intéressantes. En accumulant les données des chansons jouées, rejouées, interrompues et téléchargées, Spotify, le champion de cette formule, parvient à dresser un profil qui se précise à chaque utilisation. Ses algorithmes de pointe arrivent ainsi à proposer jusqu’à six « Daily Mix » et une liste de 30 découvertes hebdomadaires en associant tous les utilisateurs avec des préférences similaires et en compilant les moindres détails des habitudes d’écoute individuelles. Plus on l’utilise, plus on risque d’être ravi de ses suggestions. Eh oui, même les zélés issus de l’undergroud sont susceptibles d’y trouver des perles de sons…

https://qz.com/571007/the-magic-that-makes-spotifys-discover-weekly-playlists-so-damn-good/

Pour ceux qui s’identifient avant tout à un genre spécifique, de nombreuses sources, principalement des publications en ligne, diffusent des critiques et des nouvelles qui constituent une certaine norme. Pitchfork, Consequence Of Sound, FACT Magazine, Resident Advisor, Complex, Noisy et tous les autres, une fois additionnés couvrent à peu près tous les sous-genres imaginables et composent ce que Hume nommerait les étendards (standard) de la norme. Par le biais de leurs rédactions consensuelles ou, de loin en loin, dissidentes, ils permettent de réconcilier les divers goûts avec l’opinion générale et, inversement, de confirmer les goûts particuliers avec des références à la norme. L’individu est la cible, l’artiste est la source et les publications professionnelles, ces étendards de références, agglutinent la norme du goût entre les deux.

Phraser la musique en prose est une entreprise inévitablement dense et abrégé. Les mots apposées à ce domaine perdent toute l’éloquence et l’idiosyncrasie qu’ils tentent justement de qualifier. Certes, la musique est suffisante en elle-même. Elle n’est relative à aucune autre forme ni essence. Pourvu qu’elle ne soit pas accompagnée de paroles, d’enregistrements de terrain reconnaissables ou de mise en contexte, comme la langue, la musique est un système à part entière. Dès lors qu’on goûte les genres et les sous-genres qu’elle assortit, les influences enchevêtrées, les traditions, les mutations, les subversions et les prouesses qui les caractérisent, on est copieusement servi avec de riches relations d’inspirations. En revanche, sans se vouer à l’éclecticisme assidu, l’écoute de certains genres musicaux, tant en compliment à notre humeur qu’en sa rescousse, témoigne du potentiel polyvalent, pour ne pas dire populaire, de la musique chez la vaste majorité d’entre nous.


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