Le vélo, au-delà du transport

Pour beaucoup de Montréalais(e)s, l’arrivée du printemps signifie ressortir son vélo et cesser d’attendre cet autobus toujours en retard. C’est aussi économiser et pouvoir profiter de chaque déplacement pour mieux découvrir sa ville. Pour un groupe de cycliste qui commence à prendre de l’ampleur, les saisons importent peu puisque c’est à l’année longue qu’ils pédalent; beau temps, mauvais temps. Le vélo d’hiver commence à se faire une place dans l’imaginaire populaire québécois, notamment avec le personnage du cycliste d’hiver que l’on retrouve dans Série Noire.

Comme en témoigne le nombre important de communautés de cyclistes et les organisations représentant leurs intérêts, le cyclisme comporte une dimension collective et proactive. Ces groupes interviennent par exemple pour donner une voix aux cyclistes sur la question de la réforme du Code de la sécurité routière. En ce sens, mais aussi dans une volonté d’autonomisation et d’entraide, les ateliers bénévoles de mécanique de vélo se multiplient dans la région montréalaise.

J’ai donc choisi de donner une voix à BQAM et CommuVélo, des organismes qui s’inscrivent parmi ces revendications. BQAM est un atelier DIY fondé à l’UQAM. CommuVélo montre que le vélo peut inspirer des projets communautaires plus larges : l’initiative a pour objectif de fournir aux réfugié(e)s des vélos gratuits, construits à partir de pièces de vélos usagés. Entrevue avec Raphaëlle et Karl-Philippe, qui s’impliquent dans les deux groupes.

Q : BQAM est un atelier communautaire de réparation de vélos né à l’UQAM. Comment a-t-il vu le jour et quelles étaient les raisons derrière ce projet?

Raphaëlle : En 2009, des passionné(e)s de vélo étudiant à l’UQAM ont décidé de se rassembler et de militer pour les intérêts des cyclistes sur le campus. Leurs objectifs étaient surtout d’obtenir davantage de stationnements pour les vélos autour de l’UQAM et de créer des kiosques temporaires, pour informer et aider les gens à faire de menues réparations sur leurs vélos. De fil en aiguille, le projet a pris de l’ampleur. BQAM a obtenu un local (qui est désormais notre bureau), avant d’organiser des ateliers de plus grande envergure. Aujourd’hui, nous avons notre atelier sur le campus et il est ouvert quatre à cinq fois par semaines, selon un horaire régulier.

Au départ, c’était des mécanos qualifié(e)s qui montraient à des apprenti(e)s comment faire les réparations. Mais aujourd’hui, BQAM est plus accessible. Tu peux devenir bénévole, même si ton niveau de connaissances mécaniques est élémentaire, et apprendre progressivement. Chaque fois que je vais à BQAM j’apprends quelque chose, c’est vraiment stimulant.

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Des mécanos à l’oeuvre dans l’atelier de BQAM. (Photo: Raphaëlle/CommuVélo)

Q : En quoi consiste CommuVélo?

Raphaëlle : La mission première de CommuVélo, c’est de récupérer le plus grand nombre de vélos possibles, comme ceux que les gens n’utilisent plus, ceux que les bike shops ne veulent pas ou même des carcasses abandonnées, afin de les réparer et les offrir gratuitement aux réfugié(e)s montréalais(e)s. C’est une grosse machine à partir, mais on y trouve beaucoup de plaisir et de fierté! Le projet a démarré à la fin février et a rapidement pris de l’essor. Depuis, on reçoit continuellement des dons et des offres pour s’occuper de la mécanique, c’est vraiment encourageant!

Notre premier objectif d’offrir 50 vélos (avec cadenas et porte-bagage) d’ici fin mai est d’abord symbolique. On veut se prouver qu’on est capable de mettre sur pied une initiative sociale. Par contre, on rêve à bien plus! Lorsque l’objectif de base sera atteint, on veut poursuivre l’initiative de manière plus ambitieuse, non seulement quant au nombre de vélos, mais aussi en ajoutant un volet plus communautaire (d’où le nom de CommuVélo : commun, communauté, communautaire). Il s’agit de démanteler les frontières entre les nouveaux arrivant(e)s et les habitant(e)s de la ville. On envisage de faire des visites à vélo de Montréal pour permettre aux arrivant(e)s de découvrir et de s’approprier la ville. On pense que le vélo est un excellent moyen pour le faire.

On veut aussi offrir des ateliers de mécanique de base pour que les gens n’aient pas besoin d’aller dans les bike shops à chaque problème. C’est à la fois une volonté sociale, environnementale et autonomisatrice. Le projet répondait vraiment à mon désir de faire quelque chose de concret pour les arrivées massives de réfugié(e)s, sans être paternaliste pour autant; c’est pour ça que j’ai embarqué avec autant d’énergie !

Karl-Philippe : Ce qui est intéressant derrière CommuVélo, c’est que l’organisme rassemble des personnes complètement différentes, autant au niveau de leur parcours que de leurs intérêts. La beauté derrière ça, c’est que malgré nos ambitions et nos allégeances politiques variées, notre amour pour le vélo et notre volonté d’entraide ont su nous rassembler. Cet objectif commun fait de notre équipe une mosaïque à l’image de nos valeurs d’ouvertures et d’entraide. Il y a un désir d’établir un contact direct avec ces réfugié(e)s, afin de partager notre sentiment qu’ils et elles font partie intégrante de notre société.

Karl-Philippe et Raphaëlle.

Karl-Philippe et Raphaëlle. (Photo: Raphaëlle/CommuVélo)

Q : À votre avis, en quoi le vélo est plus qu’un simple moyen de transport ou qu’une activité récréative? Je pense aux communautés d’entraide sur Facebook, telles que Vélo d’hiver – Montréal, ou aux interventions dans l’espace public de Vélo Québec et de la Coalition Vélo Montréal sur des enjeux d’actualité.

Raphaëlle : D’abord, je pense que les rassemblements de cyclistes démontrent que le vélo peut être un outil de mobilisation et d’action sociale. Le vélo rassemble toutes sortes de personnes. Ça permet de décloisonner des cases sociales étanches tout en assurant une visibilité concrète. Par exemple, on a vu des manifestations à vélo faisant la promotion de messages politiques. Ensuite, je pense qu’on doit réfléchir à l’histoire du cyclisme. À l’origine, le vélo était une activité purement ludique qui se faisait seulement entre hommes et qui était réservée aux classes sociales supérieures. Or, des femmes ont voulu s’y mettre et ça a été un outil important dans les mouvements de libération des femmes. Avec l’évolution du vélo, les modèles sont devenus beaucoup plus utiles pour le transport, permettant de faciliter le déplacement des femmes ou des populations moins aisées qui n’avaient pas accès à la voiture. Comme le vélo leur permettait de se déplacer plus loin et plus vite qu’à pied, ça a permis d’accéder à plus d’autonomie, de permettre une prise de pouvoir.

Le cyclisme est aussi important à un niveau fondamental, car il permet de se transporter ou d’avoir des loisirs accessibles financièrement : il requiert peu d’équipement. Pour moi, se déplacer à faible coût, c’est quelque chose d’élémentaire qui devrait être accessible à tout le monde, surtout dans une ville comme Montréal, où il est tellement facile de se déplacer en vélo, au grand dam des automobilistes!

Karl-Philippe : Quand je roule sur mon vélo, j’ai l’impression de partager et de « faire ensemble » avec les autres cyclistes. On partage la route, bien sûr, mais aussi le vent sur notre visage, la douleur dans les cuisses lors des montées, les beaux paysages, comme ceux qu’offre le canal Lachine… Je ne ressens pas cette empathie quand je roule dans ma voiture, l’habitacle est trop hermétique. C’est littéralement une cage qui m’empêche d’avoir l’impression de « vivre ensemble ». Je dirais donc que les initiatives cyclistes permettent de briser l’isolement. C’est d’ailleurs à travers la pratique du vélo que j’ai rencontré toutes ces personnes avec qui je participe à CommuVélo. C’est la force rassembleuse du vélo!

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L’équipe de CommuVélo en réunion. (Photo: Karl-Philippe/CommuVélo)

Q : BQAM fait des ateliers destinés aux femmes (et personnes trans* ou intergenre). D’où provient cette initiative ?

Raphaëlle : L’idée est venue de Jessica, une amie qui voulait instaurer des vendredis non-mixtes à BQAM. Le concept existait déjà de manière plus sporadique dans d’autres ateliers comme SantroVélo ou Right to Move. Le cyclisme a certainement contribué à l’émancipation des femmes; mais encore aujourd’hui, les milieux comme la mécanique de vélo (ou de voiture) sont très masculins. Même à BQAM, alors qu’on essaie de travailler là-dessus, il y a très souvent une majorité d’hommes dans l’atelier.

Comme bénévole, il m’est arrivé d’expliquer une technique à quelqu’un, avant qu’un homme prenne ma place et se mette à parler plus fort que moi, pour dire la même chose. Je ne suis pas une mécano hors-pair, mais dans ces situations, j’expliquais pourtant une technique que je connaissais et de la même façon que lui. J’ai vu moins souvent ce comportement à l’égard des hommes. On aspire à ce que les gens apprennent et développent leurs connaissances, mais il reste que tu as malgré toi un certain rapport d’autorité face à une personne qui te demande de l’aide. Or, quand c’est presque toujours un homme qui explique à une femme, ça perpétue des inégalités de genre et ça fait que les femmes sont parfois moins à l’aise de poser des questions.

C’est une situation frustrante, car elle reproduit le réflexe d’aller demander conseil à un homme, puisque même inconsciemment, on s’attend à ce qu’il s’y connaisse plus en mécanique. Souvent, des femmes qui viennent le vendredi me disent : « Ah ! Quand j’ai vu que ça existait, ça m’a donné le goût d’essayer. Je n’osais pas venir, parce que je ne suis pas assez bonne, etc. ». Ces ateliers sont un outil qui permet de familiariser de nouvelles personnes à la mécanique et de briser ce rapport traditionnel.

Merci de vos réponses!

Pour un grand nombre d’urbanistes et de spécialistes en aménagement, le principal défi de la ville du XXIième siècle sera d’adapter ses rues au vélo et au transport en commun. Face à la circulation routière toujours croissante, des changements urbanistiques et législatifs sont nécessaires pour des raisons environnementales, mais aussi pour pouvoir assurer l’efficacité des déplacements en milieu urbain et la sécurité des cyclistes. Les groupes de cyclistes devront avoir un rôle central dans la lutte pour le droit à la ville.

Pour en savoir plus sur les initiatives cyclistes à Montréal :

CommuVélo : site et page Facebook

Donnez un vélo, faites un don ou devenez partenaire via leur site officiel.

BQAM Atelier de vélo communautaire de l’UQAM : site et page Facebook

La Voie libre / Right to Move, atelier de vélo communautaire de Concordia : site et page Facebook

Vélo Québec : site  et page Facebook et Coalition Vélo Montréal : site et page Facebook

Vélo d’hiver – Montréal : groupe Facebook

Propos recueillis par Alexandra Bahary.


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