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Légitimer les violences policières les rendent-ell...

Légitimer les violences policières les rendent-elles admissibles?

Par Jacques Simon et Margot Hutton

Nous sommes en France, à Aulnay-sous-Bois, en banlieue parisienne, le 2 février 2017. Théo, 22 ans, est interpellé par la police. La rencontre prend une tournure violente, puisque Théo affirme qu’un policier a introduit sa matraque télescopique dans son anus. Le médecin l’ayant examiné a confirmé la présence d’une plaie pouvant être la conséquence de cet acte. Résultat : les trois policiers présents lors de l’incident sont suspendus, et celui qui est l’auteur du terrible acte est accusé de viol. Théo témoigne de la violence, autant physique que verbale, de l’interaction: il a également été victime d’insultes racistes. Il affirme avoir confiance en son pays, et que justice lui sera rendue. A-t-il raison ? Il semblerait que non, puisque le geste du policier a été évalué comme étant «involontaire»: c’est Théo qui est considéré comme étant fautif;  le policier aurait agi ainsi car c’était le seul choix qui s’offrait à lui dans cette situation.

C’est la définition du «caractère involontaire» de l’acte qui crée de tels soulèvements. Des manifestations ont lieu et réclament justice pour Théo, ce qui entraîne une multiplication d’interpellations. Conséquence : des violences urbaines dans toute la France, et une médiatisation très importante.

Pourquoi c’est important d’en parler ?

Ce que l’on peut tirer de cette affaire, c’est la légitimation institutionnelle de la violence policière. Est-ce que la désignation de «forces de l’ordre» donne au service de police des pouvoirs qui ne sont pas légitimes chez le commun des mortels? Certes, la présente situation a eu lieu en France, mais qu’est-ce qui l’empêcherait d’arriver ailleurs ? Après tout, ce n’est pas la première fois que l’on assiste à de telles bavures, même si elles semblent moins médiatisées et tendent à s’étouffer localement. Cette situation de violence a toujours été et n’a pas évolué malgré les nombreuses protestations et manifestations. Impossible de dire que nous ne sommes pas au courant : avec la facilité d’accès à l’information dont nous jouissons, nous avons toutes les clés en main pour nous faire un avis sur la question. Est-ce qu’une telle forme de violence est un acte juste ? Évidemment que non ! Alors pourquoi cela perdure-t-il ?

Pourquoi est-ce que ça arrive ?

Même si les gens sortent dans la rue pour manifester, rien ne change et l’histoire se répète. La violence policière, en France comme ailleurs, est une banalité, un fait divers. Mais comment se fait-il, si le peuple semble favorable au changement, que les choses stagnent ?

Deux types d’acteurs se confrontent ici : les progressistes et les réactionnaires. Le premier groupe, composé principalement de citoyens classiques, pousse en faveur d’un changement légal et structurel, qui limiterait les violences policières. Le camp des réactionnaires, lui, est numériquement inférieur, et souhaite conserver l’état actuel des choses, voir libéraliser encore plus l’action policière.

Si le rapport de force numérique est clairement en faveur des progressistes, il se trouve que les réactionnaires sont dans une situation de pouvoir objectif (notamment en tant que membres des forces de l’ordre), puisque ce sont eux qui sont en haut de la hiérarchie sociale. La police et les autres forces coercitives de l’État se trouvent de facto en situation de domination institutionnelle et peuvent donc plus aisément influencer l’opinion publique. Or, ils restent humains : leur demander d’agir de façon progressiste n’est pas impossible, mais cela revient à leur demander d’amoindrir consciemment leurs pouvoirs et, à certains égards, leur sentiment de sécurité.

D’où vient la controverse ?

Le drame de Théo n’est pas singulier. Moins présente, ou moins médiatisée en France qu’aux États-Unis, la violence policière à l’encontre des personnes de couleur, en particulier dans les banlieues, est une réalité qui existe depuis des décennies. La présente controverse relève d’un certain nombre d’éléments qui amplifient les réactions : la violence de l’agression, le fait que Théo n’ait aucun antécédent judiciaires, la mobilisation des banlieues en son nom, etc. Notons que ces facteurs ne diminuent pas les autres instances de violence policière, mais expliquent simplement pourquoi cet évènement en particulier a amené une telle polémique.

Si ces éléments peuvent expliquer partiellement la controverse, il serait presque impossible d’éclaircir le phénomène de façon exhaustive. À titre d’exemple, les militants contre la violence policière rappellent régulièrement qu’un ami de Théo avait, lui aussi, subi des violences policières seulement une semaine auparavant (de la main des mêmes policiers, qui plus est) sans que cela n’ait provoqué une réponse médiatique similaire. Il semblerait que les mouvements sociaux, en France comme ailleurs, se manifestent de façon sporadique. Bien que le feu brûle constamment, une escarbille n’éclate que ponctuellement.

Notons tout de même que les manifestations en soutien à Théo arrivent dans un contexte qui favorise leur émergence. En France, elles succèdent au mouvement Justice pour Adama dénonçant la mort d’un jeune homme lors d’une intervention policière. Dans une optique internationale, elles arrivent dans la foulée du mouvement Black Lives Matter qui a explosé en Amérique du Nord ces dernières années, et qui s’est propagé jusqu’en France.

Peut-on l’empêcher ?

C’est la question qui demeure à la suite de ce genre d’évènements. Malheureusement, nous avons tendance à être réactifs plutôt que proactifs. Mise à part l’extrême droite (Marine Le Pen, notamment), la classe politique entière fait apparaître son soutien envers Théo et le siens, sans, pour autant, soutenir les manifestants. La question de la popularité viendrait-elle dépasser celle de l’identité ?

Ainsi, la droite modérée demande par exemple des «sanctions exemplaires», mais finalement, peu de solutions concrètes sont proposées. Et pour cause : on peine à imaginer réellement comment les choses pourraient évoluer.

Il n’est pas certain le problème réside dans les sanctions, encore moins dans les fondements juridiques. La loi ne permet pas ce genre de violences et, en théorie ceux qui transgressent la loi font face à des représailles judiciaires. La question n’est pas donc pas comment améliorer l’interdiction, mais plutôt comment faire pour que les policiers ne transgressent plus la loi. Or, tel que mentionné plus haut, le racisme est un sentiment profondément ancré dans nos sociétés occidentales.
Notre capacité à empêcher ce genre d’événements est plus ou moins égale à la faculté de faire évoluer les mœurs d’une société. Celles-ci sont, certes, malléables, et sont constamment en mouvement. Cependant, il semble assez illusoire de penser qu’il suffit d’élire le ou la bon(ne) politicien(ne) pour que les choses s’améliorent. Si l’on prend l’exemple des États-Unis, où la lutte pour les droits civils remonte à plus d’un demi-siècle, les problèmes de violence policière et systémique restent une réalité quotidienne malgré le travail extraordinaire d’associations et de militants.
Max Weber et le monopole de la violence physique

L’imaginaire collectif donne un rôle de gardien à la police. Mais est-il moralement juste de croire en la bienfaisance policière sans se poser de questions ? Le rôle policier est d’assurer le respect des lois, pour que la société puisse exister de manière cohérente et fonctionnelle : un rôle plutôt conservateur. En aucun cas le policier ne doit juger du bien d’un acte, il s’assure uniquement de sa conformité à la loi. Et au sein d’une société démocratique, puisque ces lois sont élaborées par les représentants du peuple, la police est donc au service de ce même peuple.

Mais, le fait de vivre sous un régime démocratique ne garantit pas nécessairement le bonheur de tous ; seule la voix de la majorité est entendue, ne laissant pas toujours aux minorités l’occasion de s’exprimer. Qu’en est-il de la violence policière ? Selon Max Weber, l’État a le «monopole de la violence physique légitime» (1). Et c’est bien ce lien entre l’État et la police qui offre une protection à ces derniers, les rendant presque intouchables. Puisque cette violence devient dans une certaine mesure légitime, tout leur semble permis. Est-il possible dans ces conditions de construire une société sur des fondements solides ?

C’est notre affaire à tous

Il est regrettable que la gravité des violences infligées à Théo comme à tous ceux qui en sont victimes s’efface devant leur banalisation : ils deviennent de simples faits divers que l’on découvre au gré de leur traitement médiatique. D’où la nécessité d’aborder ces violences, parce que chacun doit se sentir concerné. Ce qui arrive aux uns n’est possible que par l’acceptation passive des tous les autres membres de la société. Il est vrai que cette histoire a une portée internationale, comme bien d’autres auparavant, du fait de sa violence et de l’implication politique qui en découlent. N’a-t-on pas une leçon à tirer de tout cela ? Quelle est notre part de responsabilité ? Peut-être est-ce l’occasion de nous éveiller, et de jeter un regard moins bienveillant sur cette réalité qui est aussi la nôtre.

«Ça manque de classe, ça manque de héros, ça manque de vie dans nos bistrots. Choisis ton camp, choisis ton bourreau. Choisis le bâton pour te battre le dos.»

  1. Max Weber, Le Savant et le politique ( 1919), trad. J. Freund, E. Fleischmann et É. de Dampierre, Éd. Plon, coll. 10/18, p. 124.

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