Leningrad et les 900 jours

Quand on pense à la Seconde Guerre mondiale, on pense souvent à des épisodes comme le blitz de Londres, l’attaque de Pearl Harbor ou encore la bataille de Stalingrad. Cependant, on se souvient peu, hors de Russie, du siège d’une ville mythique de l’ancien Empire de Russie, Léningrad, actuelle Saint-Pétersbourg; la ville de Pierre le Grand, la ville de Lénine.

Tout débute quand les troupes d’Hitler entament l’opération Barbarossa, à l’été 1941. L’Armée rouge est prise par surprise. Staline veut croire à tout prix au traité de non-agression négocié entre l’URSS et l’Allemagne nazie en 1939 et, malgré des signes évidents de la mobilisation de troupes allemandes, il ne permet aucuns préparatifs pour contrer un éventuel assaut. En plus de cela, après les purges de 1937-38 au sein de l’armée, la chaîne de commandement soviétique est loin d’être solide. Prise au dépourvu, sous-équipée et désorganisée, l’Armée rouge essuie donc défaite sur défaite et recule en accumulant les pertes. Les Allemands semblent inarrêtables et avancent à grands pas dans la Mère-Patrie soviétique, jusqu’aux portes mêmes de Moscou.

Au Nord, c’est Léningrad qui subit les assauts de l’envahisseur. Pendant près de 900 jours, de septembre 1941 à janvier 1944, la ville, ses habitants et sa garnison sont encerclés par les troupes allemandes et finlandaises. Dans la confusion des premiers mois de Barbarossa, les autorités soviétiques ont négligé l’évacuation de la ville, qui héberge donc encore plusieurs millions de civils, prisonniers du siège.

Et malgré des ressources très limitées, il faut défendre la ville. Avant l’arrivée des Allemands, le général Joukov dont on se souviendra comme le vainqueur des batailles de Moscou (1941-42) et Stalingrad (1942-43), est dépêché à Léningrad pour organiser les défenses. Tout le monde est mis à contribution : les femmes, dont les fils et les maris sont au front, creusent des fossés anti-chars et bâtissent des casemates, tandis que les soldats sont disposés en plusieurs lignes de défense, que l’on renforce par des corps de citoyens volontaires, chargés de corvées de sape, d’observation, etc.

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Canon anti-aérien et ses servants en plein Leningrad. (Photo: RIA Novosti archive, via Wikimedia Commons)

Pendant le siège, la ville est presque coupée de tout soutien. Son seul moyen d’approvisionnement est la « route de la vie », une route sur le lac Ladoga, sur la glace l’hiver et sur l’eau l’été. Mais la « route de la vie » porte un nom funestement ironique : ceux qui l’empruntent, pour acheminer des vivres à la ville ou des réfugiés à l’arrière, sont à la merci des tirs d’artillerie et des raids aériens ennemis. L’hiver, les chauffeurs des camions de ravitaillement roulent souvent avec leur portière ouverte, pour pouvoir sauter de leur véhicule à temps au cas où la glace viendrait à céder sous leurs roues.

Les autorités soviétiques dénombraient 670 000 morts de faim à la fin du siège, mais on estime aujourd’hui qu’il s’agit plutôt de 1,2 million de victimes environ. Le froid mordant des hivers 1941, 1942 et 1943, combiné au manque chronique de bois et de carburant, contribue en large part à ce sombre bilan; dans les deux premières années de siège, la famine rafle plus de vies que les bombardements allemands.

À Léningrad, la nourriture devient source de divisions; on craint les vols et les rations sont très maigres (seulement 125 grammes de pain par jour en novembre et décembre 1941). Les gens sont souvent si faibles qu’ils ne peuvent plus enterrer leurs proches dans la terre gelée. On entasse les corps dans les cours pour que les services sanitaires viennent les récupérer. Parfois, au matin, on retrouve le cadavre de celui qu’on a sorti la veille avec les cuisses ou les fesses en moins : affamés, certains ont recours au cannibalisme.

Mais chaque printemps est une renaissance. Les espaces publics sont transformés en potagers géants, on organise des corvées générales pour déblayer les gravats, des concerts sont donnés sur les places pour donner courage aux gens.

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Les bateaux de ravitaillement qui acheminaient vivres et réfugiés sur le lac Ladoga. (Photo: RIA Novosti archive/Wikimedia Commons)

Dans l’armée, certains se mutilent pour échapper au front, quand ils ne désertent pas tout bonnement. Mais malgré la situation catastrophique, les défenses tiennent et beaucoup font preuve d’héroïsme dans la vie quotidienne. Le compositeur Dmitri Chostakovitch écrit par exemple en l’honneur de sa ville et des habitants pris au piège sa Symphonie no. 7 « Leningrad », qui est jouée dans la ville pour maintenir le moral. La poétesse Olga Breggolts lit ses poèmes à la radio de la ville, pour donner courage et espoir aux citoyens. On organise aussi des brigades pour guetter les incendies, déblayer les rues ou encore garder les usines.

Finalement, en janvier 1944, après presque trois ans, le siège est levé. Les autorités mettent l’emphase sur la force et le courage du peuple soviétique et maudissent la cruauté des Allemands. Mais elles omettent délibérément les erreurs stratégiques de Staline, qui sont en large part à l’origine du calvaire. Après la guerre, le Petit père des peuples étouffe tout effort pour commémorer le siège; il veut la gloire pour lui seul et refuse qu’on puisse lui imputer des échecs. Ce n’est que sous Khrouchtchev, avec la déstalinisation, que l’effort de mémoire commencera vraiment.

On appelle les gens qui ont survécu au siège les blokadnitsy, les « assiégés ». L’épreuve leur a donné le sentiment d’une identité distincte et ils se voient comme un groupe à part. L’histoire de Pavel et Nastia, devenue très populaire à l’époque de la libération, illustre bien ce sentiment. Quand le siège débute, Pavel réussit à faire évacuer sa femme et ses enfants, mais reste lui-même pris au piège. Il rencontre alors Nastia, une jeune femme elle aussi emprisonnée dans la ville, et ils tombent amoureux. Ensemble, les jeunes gens subissent les rigueurs du siège, la faim, la peur, le désespoir. Puis quand le siège est levé, Pavel retrouve les siens. Pourtant, sa famille est incapable de saisir vraiment ce qu’il a vécu et qu’il ne peut oublier. Alors, incompris, il finit par quitter sa femme et retourne à Nastia, poussé par le lien puissant né de leur souffrance commune.

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Des hommes ensevelissent les victimes du siège au cimetière de Volkovo. (Photo: RIA Novosti archive/Wikimedia Commons)

Le siège de Léningrad est un chapitre généralement méconnu de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, il est perçu par les Russes comme un moment clé de la Grande Guerre patriotique. Le siège se pose comme une puissante image de la lutte acharnée de l’Union Soviétique contre l’invasion fasciste. Il représente symboliquement, par l’ampleur des sacrifices et l’effort de volonté des Leningraders, le combat de toute une nation pour surmonter l’épreuve d’une guerre qui semblait presque perdue et enfin en renverser le cours pour triompher.

Si vous êtes intéressé(e) par la Seconde Guerre mondiale, lisez un article du même auteur sur le bombardement atomique d’Hiroshima, le 6 août 1945.

Ecrit par Manuel Ausloos-Lalanda.