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Petite histoire de la musique des bruits

Petite histoire de la musique des bruits

En 1946, au sein des studios de la Radiodiffusion Française, une rencontre musicale explosive se produit. Pierre Schaeffer, polytechnicien dévoué à l’expérimentation radiophonique, et Pierre Henry, aventurier du son, collaborent pour donner naissance à la Symphonie pour un homme seul. La « musique des bruits », rebaptisée « musique concrète », vient de voir le jour. Alors que la musique traditionnelle s’appuie sur l’usage d’instruments et de partitions, la musique concrète est composée de bruits tirés de notre environnement, puis transformés à l’aide de machines. L’approche est révolutionnaire. Le musicien devient ingénieur; l’ingénieur, musicien. Et cette exploration du bruit est rendue possible par l’arrivée de nouvelles techniques d’enregistrement, quand, vers la fin des années 30, l’entreprise allemande AEG commercialise le magnétophone à bande. L’enregistrement sur bande magnétique facilite en effet la prise de son et ouvre ainsi la voie à de nombreuses expérimentations. Pour Schaeffer, « au lieu de noter des idées musicales par les symboles du solfège, et de confier la réalisation concrète à des instruments connus, il [s’agit] de recueillir le concret sonore, d’où qu’il vienne, et d’en abstraire les valeurs musicales qu’il [contient] en puissance ». L’expérimentation devient alors le moyen de faire parler un monde sonore jusque-là méconnu du grand public.

Avec son titre énigmatique, la Symphonie pour un homme seul, composée en 1949, est la première oeuvre concrète. Les deux Pierre enregistrent vingt-deux mouvements, où fusent toutes sortes de bruits. Car c’est bien les bruits, aussi hétéroclites qu’ils soient, que les deux musiciens souhaitent retranscrire. Le projet, dirigé par Schaeffer, est décrit en ces termes: « L’homme seul [doit] trouver sa symphonie en lui-même, et non pas seulement en concevant abstraitement la musique, mais en étant son propre instrument ». Bruits de pas, de portes, voix inversées, rires et sifflements auxquels on ajoute des improvisations de piano… dans la Symphonie, tout se juxtapose dans une dissonance travaillée. Le succès de l’oeuvre est instantané; on la joue à plusieurs reprises à la radio, puis, en 1950, elle est adaptée en un concert donné à l’École Normale de Musique. En 1955, on en fait même un ballet, mis en scène par le chorégraphe français Maurice Béjart, grand ami de Pierre Henry.

Pierre Henry devient par la suite un ambassadeur du genre. Après avoir travaillé avec Schaeffer, il quitte les studios de la Radiodiffusion et crée un studio d’enregistrement indépendant. Musicien de formation, Henry est fasciné par le rapport entre bruit et musique. Timbalier, puis percussionniste dans de grands orchestres, il commence à toucher à la musique concrète à travers des travaux de lutherie expérimentale. Sa musique se veut déstructurée, ancrée dans le refus des notes. En 1963, il compose Variations pour une porte et un soupir : vingt-cinq mouvements qui combinent des bruits de bouche, de portes et de flexatone (instrument de percussion pouvant moduler la note obtenue). L’ambiance est angoissante et, bien souvent, le morceau semble hermétique pour l’auditeur profane. Le succès commercial, Pierre Henry le rencontre vraiment avec sa Messe pour le temps présent, sortie en collaboration avec Maurice Béjart, en 1967. Le morceau le plus connu, Psyché Rock, illustre une volonté d’évoluer vers une musique industrielle, peuplée de cloches, de flûtes et de cuivres. L’oeuvre hisse alors Henry au rang de prophète de la musique concrète.

L’influence de Pierre Henry se retrouve d’ailleurs dans plusieurs compositions de la génération rock des années 60. The Beatles, Jimi Hendrix ou encore Pink Floyd sont autant de grands noms qui ont trouvé une inspiration dans l’éclectisme de la musique concrète. L’exploration des bruits, à travers diverses expérimentations, permet de découvrir le potentiel de nouveaux équipements. Tomorrow Never Knows, une chanson des Beatles sortie en 1966, incorpore ainsi des boucles sonores; une première pour un groupe d’une telle envergure commerciale. Paul McCartney utilise en outre des sons de guitare et des rires, qu’il enregistre sur des bandes magnétiques qui seront ensuite utilisées pendant les sessions d’enregistrement de la chanson.

Dans les années 80, la musique concrète continue d’inspirer. Le compositeur français Jean-Michel Jarre s’en fait ainsi l’héritier avec son album Zoolook, sorti en 1984. Jarre connaît en effet Pierre Henry, qu’il a rencontré en 1968. Il rejoint d’ailleurs le groupe de recherche de ce dernier et explore la musique électro-acoustique, un nouveau genre, qui puise son origine dans la musique concrète. Sous la direction de Schaeffer, il manipule magnétophones et bandes magnétiques, avant de se frotter aux premiers synthétiseurs. Ses morceaux mêlent bruits de lames de ciseaux, sons de guitare électrique enregistrée à l’envers, cris féminins et synthétiseurs. En conjuguant de tels sons, Jarre crée une atmosphère d’euphorie unique, loin des tubes pop de la décennie. Le morceau Zoolokologie illustre ainsi parfaitement la rencontre entre musique concrète et modernité, grâce à la manipulation de sons et l’utilisation de chants tribaux.

C’est grâce à ces initiatives, que le bruit a aujourd’hui trouvé sa place dans les compositions musicales. Et même si l’on ne parle plus de nos jours de musique concrète en tant que tel, son influence sur la scène électronique reste indéniable, avec, par exemple, l’usage omniprésent de l’échantillonnage (ou sampling).

Écrit par Charlotte Mas.


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