Petite histoire du vélo à Montréal

Avec ses hordes de hipsters à fixie, ses 600 kilomètres de pistes cyclables et des événements comme le Tour de l’île, qui rassemble près de 30 000 cyclistes par an, on pourrait croire que Montréal a toujours été un havre du vélocipède. Pourtant, toute la culture actuelle du cyclisme n’est vieille que de quelques décennies. Ceci ne veut pas dire cependant que la métropole n’a vu des vélos dans ses rues qu’à partir des années 1970.

L’inauguration de la toute première piste cyclable de Montréal remonte à 1874. Mais déjà vers la fin des années 1860, peu après l’invention du vélo, quelques hommes extravagants utilisent ce mode de transport encore marginal, qui leur vaut d’être perçus comme des excentriques. Plus tard, devant l’essor du phénomène, de nouvelles législations doivent être mises au point pour réglementer l’usage du vélo. Des pétitions sont même signées, parce que certains considèrent ce mode de locomotion dangereux pour les piétons et les chevaux.

Cependant, une fois passées les réticences initiales, c’est dans la dernière décennie du XIXème siècle que les choses décollent vraiment pour le cyclisme montréalais. En 1899 se tient, devant 30 000 spectateurs, la première course internationale de cyclisme à Montréal. Les coureurs viennent des États-Unis, d’Angleterre, de France, d’Écosse, d’Australie, d’Afrique du Sud et bien sûr du Canada.

Plusieurs personnes connues contribuent à populariser le vélo, comme le champion de patinage artistique Louis Rubenstein, qui lance en 1881 le Montreal Athletic Amateur Association.

Louis Quilicot (au centre) entouré de quelques membres de l'équipe Quilicot, dans les années 1920. Photo: J. Louis Poirier

Louis Quilicot (au centre) entouré de quelques membres de l’équipe Quilicot, dans les années 1920. Photo: J. Louis Poirier

Puis au XXème siècle, un homme, Louis Quilicot, se taille une place de choix dans le monde du cyclisme montréalais et canadien. Il ouvre en 1915 son magasin de vélos Bicycles Quilicot, maintenant centenaire, où l’on vend des vélos et des scooters, mais aussi les triporteurs de la Ville de Montréal pour le ramassage des déchets ou encore, en 1967, les cyclotaxis (« pédicabs ») de l’Expo 67.

Il lance aussi le Club Quilicot et devient entraîneur, conseiller et sponsor de plusieurs grands noms du cyclisme canadien français, comme Zénon St-Laurent, Jules Audier et Laurent Gachon, le frère de Pierre Gachon, premier canadien à participer au tour de France en 1937. Sa passion pour le cyclisme lui vaut au Québec d’être surnommé affectueusement « papa des cyclistes ».

Mais dans les années 1930, le cyclisme perd de son charme comme incarnation du progrès et de la vitesse, et sa popularité diminue considérablement. Un autre mode de transport, le tramway, arrivé à Montréal en 1892, relègue le vélo à l’arrière-plan.

Il faut attendre les années 1970, pour qu’un groupe d’activistes remettent le vélo au goût du jour par des tactiques de guérilla « vélo-rutionnaires ». En effet, Robert Silverman, plus connu sous le nom de « Bicycle Bob », et Claire Morissette fondent en 1975 Le Monde à bicyclette, un collectif d’artistes, d’activistes et d’anarchistes, qui mènent des actions pour promouvoir le cyclisme à Montréal.

C’est que la ville n’est pas du tout adaptée à ce mode de locomotion; il n’y a plus de pistes cyclables, pas de pont pour traverser le fleuve à vélo ou encore pas de moyen de prendre le métro avec un vélo.

Les activistes du groupe organisent alors des « die-ins », où ils s’aspergent de ketchup et font les morts aux intersections pour protester contre l’« auto-cratie ». Ils sortent à la faveur de la nuit peindre eux-mêmes les pistes cyclables qu’ils réclament; prennent le métro avec des échelles, des skis et même un éléphant en carton, pour démontrer l’absurdité de l’interdiction du vélo dans le métro.Un jour lors d’une conférence presse, ils annoncent avoir trouvé la solution pour traverser le fleuve à vélo; Bob Silverman, déguisé en Moïse, tente alors de fendre les flots du Saint-Laurent (sans succès).

À force de mobilisation, mais aussi avec le retour à la mode du vélo et les chocs pétroliers des années 1970, le vélo revient en grâce et les autorités finissent par l’admettre comme un mode de transport à part entière.

Toronto Bixi

Une borne Bixi à Toronto

Chaque année depuis 1985, on tient le Tour de l’île, un événement qui rappelle aux autorités la forte culture cycliste des montréalais. Le maire Denis Coderre avait d’ailleurs promis aux cyclistes, lors des élections municipales de 2013, de doubler le réseau de pistes cyclables de la ville. Montréal voit aussi rouler dans ses rues 5 000 vélos libre-service de l’entreprise Bixi, qui a exporté son modèle dans plusieurs grandes villes du monde comme Londres ou Melbourne.

Après la mort d’une cycliste en 2014, on a décidé de réviser le Code de la sécurité routière pour mieux adapter la loi aux vélos. Bien que Montréal ne soit pas encore une ville cycliste comme Amsterdam ou Copenhague, il semble bien que les conditions soient réunies pour que le vélo reste – et prospère.

Écrit par Manuel Ausloos-Lalanda.

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