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Roi des rois : le règne de Sélassié Ier d’Éthiopie

Il y a 40 ans exactement, Haïlé Sélassié Ier, le 225ème et dernier empereur d’Éthiopie, est mort; c’était le 27 août 1975. Aujourd’hui, pour l’anniversaire de son décès, Graphite Publications vous propose de revenir sur l’homme et sa vie. Mais pour aborder la vie d’un homme comme Sélassié, un bref article ne suffit pas. Voici donc un retour sur quelques aspects marquants de son règne.

Selassie 1930

Haïlé Sélassié Ier en 1930

Haïlé Sélassié est né dans une famille noble, le 23 juillet 1892, à Ejersa Goro, un petit village de la province éthiopienne de Harar. On lui donne alors le nom de Tafari Makonnen Woldemikael. « Tafari » voulant dire « celui qui est respecté ou craint », «Makonnen» étant le nom de son père et « Woldemikael » celui de son grand-père.

Après une enfance passée à faire son éducation, Tafari commence sa carrière dans l’administration impériale comme gouverneur d’une province mineure, puis de celle de Harar. En 1916, l’impératrice Zewditou, dont il est déjà le prince héritier, le nomme régent, pour la seconder dans son règne. Il est simultanément nommé ras, l’équivalent éthiopien du titre occidental de duc, ce qui fait de lui le ras Tafari. Il y a là une ressemblance frappante avec la religion des rastafari jamaïcains, et ce n’est pas le fruit du hasard; nous y reviendrons plus loin. Pendant qu’il sert l’impératice Zewditou, Sélassié parvient à surmonter l’opposition de nombreux nobles à son ascension et, en 1928, Zewditou le nomme négus, ce qui veut dire « roi ». C’est d’ailleurs le terme qu’a retenu la presse occidentale pour le qualifier tout au long de son règne. Il est donc roi, mais reste le vassal de l’impératrice, jusqu’à ce que celle-ci meure en 1930. Il est alors couronné négus negest, ce qui signifie « roi des rois ». En 1931, il dote l’Éthiopie de sa première constitution, qui le désigne clairement comme la source incontestable du pouvoir politique.

L’épreuve de la guerre

Seulement 5 ans après le début de son règne, il doit affronter une première menace. L’Italie, alors dirigée par le fasciste Bénito Mussolini, tient un discours de plus en plus agressif envers l’Éthiopie. Et ce n‘est en fait rien de neuf, puisque de 1895 à 1896 déjà, l’Italie avait essayé de conquérir l’Éthiopie (qu’on appelait alors Abyssinie). Mais la conquête avait échoué et les Italiens s’étaient retrouvés sérieusement humiliés par leur lourde défaite. Or, dans les années 1930, Mussolini cherche à établir sa légitimité et veut aussi développer l’empire italien dont il rêve. L’Éthiopie s’avère en plus particulièrement intéressante, parce qu’elle se trouve à côté de l’Érytrée et de territoires somaliens tenus par l’Italie; elle ferait un pont idéal pour lier la métropole à ses colonies d’Afrique.

En 1934, l’Italie lance donc l’invasion. L’Éthiopie fait pourtant partie de la Société des Nations (SdN), l’ancêtre de l’Organisation des Nations unies (ONU), ce qui, selon les accords de sécurité collective, devrait lui assurer l’assistance des autres membres en cas d’agression. Mais, comme ce sera un peu plus tard le cas pour la Tchécoslovaquie, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, les pays membres de la SdN ne font rien. Sélassié est donc seul face à l’envahisseur italien. Il tient d’abord bon, à la tête de ses troupes, avant de perdre de plus en plus de terrain. En 1936, il est contraint de partir en exil, pendant que son pays et son peuple sont colonisés. Il part à Jérusalem, un voyage hautement symbolique puisque, selon la coutume dynastique éthiopienne, l’empereur est censé descendre du roi biblique Salomon. De Jérusalem, Sélassié part ensuite au Royaume-Uni, où il séjourne pendant le reste de son exil.

L'arrivée de l'empereur Sélassié à Jérusalem, en 1936

L’arrivée de l’empereur Sélassié à Jérusalem, en 1936

Pendant toute la durée de cet exil, il s’emploie à critiquer vivement l’Italie et à contrer sa propagande, qui présente l’Éthiopie comme une possession légitime. Le 12 mai 1936, il prononce un discours entré depuis dans l’histoire. Il y dénonce les crimes commis par l’Italie, notamment l’usage de gaz de combat contre l’armée éthiopienne, alors même que l’Italie était signataire du protocole de Genève, qui prohibe les armes chimiques. Il réitère aussi la foi qu’il a en le principe de sécurité collective, qu’il soutiendra de fait tout au long de son règne. Finalement, en 1941, l’Éthiopie est libérée par les troupes anglaises, françaises et belges, ainsi que par un contingent de patriotes éthiopiens, menés par Sélassié lui-même; l’empereur entre en triomphe dans Addis-Abeba et reprend les rênes du pouvoir.

L’homme d’État

À partir de là, Sélassié peut réellement commencer à gouverner l’Éthiopie et, jusqu’aux années 1970, il mène diverses politiques. Par pragmatisme, il travaille à moderniser le pays pour éviter de se faire distancer de manière trop marquée par les Occidentaux. Il reste d’autre part fidèle à la politique de sécurité collective et il envoie pour cette raison des troupes combattre dans le cadre de plusieurs missions de la jeune ONU, notamment en Corée. Il s’oppose aussi à la colonisation en Afrique et participe à la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), qui deviendra l’Union Africaine (UA), dont il sera d’ailleurs le tout premier secrétaire. Enfin, dans le contexte de la Guerre froide, il fait partie du mouvement des pays non-alignés, qui refusent de s’affilier à un des deux camps. Tout au long de son règne, il jouit d’un grand prestige international et est invité à toutes sortes de comémorations et de cérémonies à l’étranger.

Haïlé Sélassié et le président égyptien Gamal Abdel Nasser, à Addis-Abeba, en 1963, pour le sommet de l'Organisation de l'unité africaine

Haïlé Sélassié et le président égyptien Gamal Abdel Nasser, à Addis-Abeba, en 1963, pour le sommet de l’Organisation de l’unité africaine

Il ne faut pas pour autant croire que Sélassié est un dirigeant idéal. Sous son règne, les droits humains sont négligés en Éthiopie : on emprisonne et l’on torture des opposants, des exécutions publiques ont lieu et la démocratie reste dans les faits quasi-inexistante. Mais en plus de cela, la fin de son règne se trouve entachée par une crise majeure : la famine. Entre 1972 et 1974, dans la province de Wollo, elle cause la mort de 40 000 à 80 000 personnes, voire même jusqu’à 200 000 personnes, selon certaines estimations.

Cette famine vaut à l’empereur des reproches et certains l’accusent de vivre fasteusement, alors même que son peuple meurt de faim. Et c’est l’argument majeur d’un groupe d’officiers qui cherche à le renverser. Ils se servent alors d’un documentaire sur la famine, The Unknown Famine, qu’ils entrecoupent d’images du négus, lors d’un somptueux repas de mariage et qu’ils diffusent en continu à la télévision, sous le nom The Hidden Hunger. Il n’en faut pas plus pour que la popularité de l’empereur baisse dramatiquement, ce qui finit par motiver les militaires à passer à l’action. Ils renversent et emprisonnent Sélassié en 1974 et, en 1975, il y a aujourd’hui 40 ans, il meurt des suites d’un problème respiratoire. On n’a jamais pu savoir, faute d’enquête, si ce problème était lié à l’opération de la prostate qu’il avait subi peu de temps avant, ou si on ne l’avait pas simplement assassiné. Quoiqu’il en soit, il meurt à 83 ans et, avec lui, s’éteint la monarchie éthiopienne. Il est remplacé au pouvoir par le Derg, un groupe d’officiers marxistes soutenu par les Soviétiques et mené par Mengistu Haïlé Mariam, dit le « Négus rouge ». Ce dernier instaure une dictature brutale, responsable du massacre de milliers d’opposants politiques.

Sélassié, messie de Jah

Voilà donc pour le résumé de la vie d’Haïlé Sélassié. Qu’en est-il maintenant du lien entre son titre de ras Tafari et la religion rastafarienne? C’est que c’est lui qui a donné son nom à cette religion. En effet, le mouvement rastafari est né dans les années 1930, particulièrement sous l’impulsion de Marcus Garvey. Garvey n’était pas lui-même un rastafari, mais eux le considèrent comme un prophète. De fait, Garvey, qu’on appelle parfois le « Moïse noir », militait pour l’émancipation des Jamaïcains. Ils étaient majoritairement descendants d’esclaves et leurs conditions de vies ne s’étaient que peu améliorées depuis l’abolition de l’esclavage. Or, il a une fois dit: « Regardez vers l’Afrique, où un roi noir sera couronné, qui mènera le peuple noir à sa délivrance. » Il s’agissait probablement d’une image, mais il n’en a pas fallu plus pour qu’au couronnement de Sélassié, les supporters de Garvey croient voir l’accomplissement de la prophétie, faisant de Sélassié l’artisan de la délivrance et du retour vers l’Afrique. Sélassié est donc, pour les rastafaris, un messie, mené sur terre par Jah (le nom de Dieu dans la religion rastafarienne), pour délivrer les noirs de leurs souffrances aux mains de Babylone, le système oppressif mis en place par l’homme blanc. En avril 1966, Sélassié a visité la Jamaïque et c’est en triomphe qu’il est accueilli par une foule de rastafaris en liesse.

Le mouvement rastafari a par la suite pris de l’ampleur, notamment grâce à Bob Marley, qui utilisait beaucoup de symboles rastafaris dans sa musique et faisait aussi de nombreuses références à Sélassié. Sa chanson War est d’ailleurs inspirée d’un discours de Sélassié à l’ONU, le 4 octobre 1963. Cependant, Sélassié n’a jamais reconnu la religion rastafarienne, même s’il semble quand même qu’il appréciait cette popularité. À sa mort, de nombreux rastafaris ont refusé de croire la nouvelle, parce qu’ils y voyaient un mensonge de Babylone, pour nuire au mouvement rastafari alors en plein essor. D’autres ont simplement considéré que le corps de Sélassié avait accueilli l’esprit de Jah pendant son passage sur Terre, sans pour autant que l’esprit ne meure avec lui. Enfin, on a aussi souscrit au concept de « I and I », que l’on pourrait traduire par « moi et moi », selon lequel nous serions tous des expressions différentes d’un esprit commun, qui reste le même indépendemment de notre enveloppe corporelle et mortelle. Sélassié serait ainsi immortel, puisqu’en chacun de nous.

Le drapeau de l'Empire d'Éthiopie, fréquemment utilisé comme symbole rastafari, avec le lion de la tribu de Juda au centre

Le drapeau de l’Empire d’Éthiopie, fréquemment utilisé comme symbole rastafari, avec le lion de la tribu de Juda au centre

En somme, Sélassié a non seulement été un homme politique phare de l’Afrique de la seconde moitié du XXème siècle, mais il a joui d’une notoriété considérable sur la scène internationale. Il s’y est du reste illustré régulièrement, que ce soit pendant la Seconde Guerre mondiale et l’exil qu’il a connu, ou à travers son implication dans plusieurs grandes institutions internationales, de la Société des Nations à l’Union africaine, sans oublier l’ONU. Son règne a aussi pris une toute autre dimension pour certains, puisque le négus negest est devenu l’une des figures spirituelles centrales du mouvement rastafari, aujourd’hui célèbre en partie grâce au reggae, qui a largement contribué à sa diffusion. En guise de conclusion et pour témoigner de la vénération des rastafaris pour Sélassié, voici, ci-dessous, 3 chansons de reggae dédiées à celui que l’on appelait le « Lion conquérant de la tribu de Juda » :

1. « Hail King Selassie » par Capleton et Luciano, de l’album Still Blazin’, 2002

2. « I Love King Selassie » par Black Uhuru, de l’album Black Sounds of Freedom, 1981

3. « Picture of Selassie I » par Khari Kill, dans Take a Ride Riddim, 2005

Écrit par Manuel Ausloos-Lalanda.

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